Jeff Bertoncino

Le grand Œuvre

“Une tradition de la peinture s’est perdue à la Renaissance. La peinture est tombée sous la domination anecdotique de la nature et de la psychologie. Elle a cessé d’être un moyen de révélation pour devenir un art de simple représentation descriptive. Elle a perdu cette raison d’être à la fois universelle et secrète qui faisait d’elle, au propre sens du mot, une “magie”… Entre le primitivisme hiératique et sacré d’un Cimabue, d’un Giotto, et la peinture qui adore la matière d’un Michel-Ange, d’un Titien, des peintres comme Piero della Francesca, Simone Martini, Piero di Cosimo, Turo, Antonello de Messine et Mantegna concilient les exigences du soleil, du temps, des ténèbres, la psychologie humaine, “l’actualité” en un mot, avec celles de ce vieil art sacré qui s’appuie sur la connaissance de ce que je nommerai l’Energétique de l’Univers.”
Antonin Arthaud

Jeff Bertoncino a grandi à Eldorado-Kansas. A dix-huit ans il quitte le vert pays de l’enfance pour Phoenix-Arizona et son université d’art. Il obtient son diplôme de peinture en 1975. Et s’installe. Dans les années 80 il expose chez Agnese Udinotti ses paysages abstraits inspirés du Color field painting. Sa peinture à l’acrylique est mate, rugueuse. Les grands coups de brosse et de pinceau se juxtaposent sèchement. La profondeur de champ est rendue par un effet de perspective inquiétant : les lignes convergent vers un point de fuite qui ne rejoint pas la ligne d’horizon. L’espace est barré, inaccessible.

C’est sur place, dans la confrontation avec les artistes de la galerie qu’il trouve matière à réflexion. Au début des années 90, sous l’influence des “expressionnistes abstraits figuratifs” de San Francisco, Stephen de Staebler (1933, Saint-Louis) et Manual Nerie (1930, Californie), il introduit la figure humaine dans ses compositions. Comme eux il va s’intéresser à la structure du corps humain, à son ossature, à l’articulation de ses volumes. Rien d’étonnant donc si les premiers corps sont frustes, mal équarris : masses brutes qui se détachent sur un fond neutre.

Mais sa voie n’est pas dans l’expressionnisme. Bientôt toutes les influences vont s’effacer. L’œuvre naît à elle-même. Il se passionne pour les effets de matière, pour les textures. Il a adopté la peinture à l’huile qu’il passe en de nombreuses couches avant de la poncer et varie les supports : toile, panneau Isorel, papier photographique. Il n’utilise que des pigments minéraux. “Le résultat est”, comme il le dit lui-même, “une surface somptueuse, profonde qui apparaît presque semblable à du cuir, parfois abrasée, lisse ou qui reste d’autres fois rugueuse mais toujours profonde”. La matière devient si précieuse qu’elle fait de ses toiles autant des objets d’art que des peintures.

Le vocabulaire des figures se développe : femmes gravides ou à tête de poisson, colosse abattu face contre terre, danseur, corps à deux paires de jambes, amphore, tête coupée-pierre, corps suspendu par les pieds, os et utérus, jambes et bras séparés, tête-oeuf… Leur aspect allusif ne leur donne pas un caractère d’insuffisance mais leur confère au contraire une force plus grande. Ce sont des catégories générales qui renvoient comme les figures du tarot aux arcanes de la vie psychique. Trop générales pour avoir une signification particulière, elles parlent de chute, de fécondité, d’hybridité, de métamorphose. Tracées d’une ligne ferme, continue et sinusoïdale, à moitié ensevelies sous les couches de peinture ou émergeant, elles n’ont plus de masse : ce sont des idées, des formes de l’instable, du mouvement perpétuel que chacun peut associer à sa circonstance personnelle. “Mes compositions ne sont pas préméditées et la figure commence à émerger presque de sa propre volonté. Ce sont des formes qui émergent d’un nuage”. Les traces de figures, recouvertes par des couches de peinture partiellement essuyées, remontent des profondeurs. Présence et mystère.

Bertoncino travaille chaque tableau dans une gamme chaude ou froide : or, feu et éclat, “l’oeuvre au rouge” ou argent, glace et pénombre, “l’oeuvre au blanc” (1). Jeff Bertoncino n’a jamais proféré d’intérêt particulier pour l’alchimie, pour la mythologie ou pour toute autre forme d’ésotérisme. Pourtant ses figures renvoient à de grandes catégories du symbole et sa démarche picturale n’est pas sans rapport avec le processus alchimique : emploi exclusif de pigments minéraux, références chromatiques à l’or et à l’argent. Tout comme l’alchimiste cherche à tranmuter les métaux en vue d’obtenir de l’or, Bertoncino traite la matière colorée de telle façon qu’elle devienne lumière.

Il peint clair. A la différence de “tous les grands lutteurs d’une peinture qui des ténèbres remonte plan par plan à la clarté” (2), il part du plus clair pour aller vers le sombre. “Au lieu d’enchâsser des lueurs dans une amplitude d’ombre, il découpe des ombres dans un épanouissement de clarté. Ce ne sont plus des îlots de lumière noyés dans le clair-obscur mais des condensations d’ombre intercalées dans la lumière. Il dissout la couleur dans la lumière et non plus dans l’ombre ; il ne l’abolit plus dans le noir mais dans le blanc” (3).

La composition n’est pas centrée. Les traces de pinceaux tournoyantes, elliptiques, donnent une sensation de mouvement, de pulsation de la couleur. Les sources d’énergie lumineuse sont
multiples. Il ne peut y avoir de perception fixe : la peinture réagit dans la lumière, se modifie du tout au tout. Provenant des profondeurs de la matière la luminosité ne se donne pas d’emblée. Présente et invisible, la lumière du tableau est révélée par les changements d’éclairage. Mais pour éviter que le regard erre sans fin à la surface du tableau, Bertoncino fixe l’ensemble en collant des papiers de formes carrée ou rectangulaire et en plaçant certaines figures à des points d’intersection. Il cherche dans le mouvement perpétuel le point d’équilibre qui résolve les antagonismes (le jour et la nuit, l’homme et la femme, le chaud et le froid…).

Il s’efforce aussi de “construire les surfaces de telle façon qu’elles soient transparentes pour qu’on puisse voir certaines des couches sous-jacentes”. Il entend soulever un pan du voile, mais un pan seulement. Le dévoilement ne peut être que révélation d’un mystère plus grand. Il y a un si grand nombre de couches de peinture que les transparences ne permettent pas de remonter à la genèse du tableau. Le récit des origines est impossible.

La peinture de Bertoncino n’aboutit pas à une image (indéfinissable). Ce n’est pas non plus la composition, l’ordonnancement de l’espace. Multiplication des couches et jeu des transparences relatives, émergence partielle de la figure, transformation du tableau selon l’éclairage extérieur, impossibilité pour l’oeil de s’arrêter en un point précis : sa peinture est avant tout la mise en évidence d’un processus, une matérialisation du temps.

Toute oeuvre d’art donne de l’esprit à la matière : la touche colorée se charge de l’intention du peintre. Figurative ou non, l’oeuvre charrie des émotions, des états psychiques, une certaine représentation du monde. Il peut y avoir des oeuvres ratées, il ne peut pas y avoir d’œuvre insignifiante. Qu’il le veuille ou non, l’artiste dit et se dit.
Chez Bertoncino, non seulement la matière est expressive mais la matière est en elle-même esprit. Recherche de la plus grande beauté de la matière et de la ligne, transmutation de la couleur en lumière, de la surface en profondeur : le travail acharné sur la matière aboutit à une dématérialisation. Récit impossible des origines et quête de l’absolu : le corps glorieux, le corps mystique de la peinture porte une infime trace de mélancolie.

Agnès de Maistre

(1) dans le processus alchimique, “les étapes essentielles du Grand Oeuvre sont l’oeuvre au blanc (albedo) et l’oeuvre au rouge (rubedo)” in “Dictionnaire des symboles”, coll. Bouquin, Robert Laffont.
(2) “La jeune peinture française et la tradition”, Antonin Artaud, 1936
(3) “Tout l’oeuvre peint de Vermeer”, René Huygue.
(3) Ce que René Huygue écrit sur Vermeer dans coll. Tout l’oeuvre peint, éd. Flammarion, s’applique parfaitement à Jeff Bertoncino.

Cv_Jeff Bertoncino_Fr


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